Je ne sais plus où j'en suis ni qui je suis. Dans trois semaines, je vais quitter une vie, une ville où j'ai vécu cinq ans. Je vais partir ailleurs. A la fois, impatiente et fatiguée.
Cela fait bientôt une semaine que je nage en eaux troubles, que j'essaie de garder la tête hors de l'eau mais ce soir, je n'en peux plus. Envie de l'ivresse des grands fonds. Envie de laisser couler. En ce moment, ma vie n'est qu'un tissu d'impatience, un cloaque de pensées noires et vaseuses. Et pourtant je sais que demain is another day. Que demain le soleil à nouveau va briller. Je le sais mais je ne peux m'empêcher de dériver, de délirer. Je viens gueuler ici. Crier en silence. Je crie face à cet écran qui déchire la nuit. Je viens ici tenter de retrouver un peu de paix. Ma mère est en train de se laisser mourir et je ne peux rien faire sinon que me flageller. Et souffrir de cette fin triste, arrachée à la vie. Je culpabilise d'être loin, si loin du corps et du coeur. Je suis à des années lumière d'elle. La culpabilité est mon meilleur moteur de recherche. Je suis abonnée à la culpabilité. Pas assez bonne fille, pas assez bonne mère. Je culpabilise puis après la tempête, je culpabilise d'avoir culpabiliser, ma vie est formidable.
Quand vraiment ça va mal, je fais l'huitre, je me ferme. Je m'envase un jour, deux, trois. De moins en moins souvent c'est vrai. Car j'ai appris. Je n'ai pas terrassé la bête, je l'ai domptée. Une petite victoire, il y en aura d'autres. Depuis peu quelqu'un m'aide mais je suis tellement en ébullition que je n'arrive plus à me poser trente secondes, le temps d'une prière. Avec Dieu, je ne me sens jamais moche, jamais coupable. Et pour ma mère, je prie avec lui comme un enfant à côté de son Père. Je ne doute ni me m'essouffle mais je voudrais l'aider à ne pas s'éteindre en moi. Je brasse tellement d'air.
par Bérangère
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En 1989, alors que j’habitais aux Etats-Unis, mon père m'a attendu pour partir. J'avais 32 ans, il en avait 60, et son décès tenait plus de l'accident que de la mort. Il était malade, il est mort. Je l'ai vu rongé par la maladie point par la vieillesse. Aujourd'hui, j'ai 48 ans, ma mère 78 et je la vois rongée par la maladie et par la vieillesse. Et je suis loin et je suis seule. Pas de soeur, pas de frère avec qui partager. Même si Maman est très entourée, je culpabilise de ne pas être à son chevet. Je souffre aussi de la voir immobilisée et dépendante.
Quand je suis rentrée en France cet hiver, j'ai compris que Maman était devenue une vieille dame, à la fois dodue et maigre, à la peau tavelée et aux mains déformées. Elle était perdue dans son lit comme une île au milieu de l'océan. Le premier jour après son opération, l'aide soignante m'a demandée si je pouvais lui donner à manger. Prise de cours j'ai accepté. J'ai alors réalisé que nous sortions du cadre et de l'ordre des choses car ce sont les parents qui nourrissent les enfants pas le contraire. Elle ouvrait la bouche comme un oisillon attend sa becquée et je me sentais gauche, mal à l'aise. Je sentais une boule qui gonflait dans ma gorge, j'étais déchirée entre le rejet et la douceur. La prendre dans mes bras et pleurer ou la gifler et lui dire "Tu n'as pas le droit, pas le droit de vieillir, de devenir si petite, si vulnérable, c'est toi la mère pas moi." Notre relation a toujours été tendue, conflictuelle. Elle a toujours vu en moi SA fille unique et chérie. Dans cet environnement à la fois vaste et étroit, il m'a fallu imposer mes choix, ma vie. Mais aujourd'hui je voudrais qu'elle puisse être encore la femme forte et têtue et qu'elle parte en claquant la porte, sans rappels ni prolongations douloureuses. Tombée de rideau.
Je voudrais pouvoir la garder belle dans ma mémoire et ne pas l'entendre souffrir car je n'ai pas de réponse à apporter à sa souffrance. Et qu'il m'est difficile de lui prendre la main pour la consoler comme on console un enfant. Pudeur, gêne. Petite fille je me souviens de nos câlins, charnels maternels, ils m'ont aidée à grandir. Pour ma mère j'ai de l'amour pas de tendresse. Elle m'énerve, m'horripile quelquefois, me fait souvent rire aux éclats mais ne m'émeut pas. Suis-je un monstre pour ne pas éprouver de tendresse pour ma mère ? Non je ne le crois pas. Je ne supporte pas de la voir vieille ridée et de m’apercevoir dans le miroir…
Aujourd'hui elle est clouée au lit. J'espère qu'elle pourra remarcher rapidement et sa maison redevenir un lieu de vie pas une salle d'attente.
Lu dans la Bible: "Ecoutez votre père qui vous a donné la vie, ne méprisez pas votre mère lorsqu'elle sera dans la vieillesse." A méditer!
par Bérangère
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