Samedi 3 juin 2006

Ma  chérie,

Je profite d’être confortablement installée pour t’écrire. Je sais que tu me reproches de ne pas répondre au téléphone mais le plus souvent il est posé hors de ma portée. Aujourd'hui, je prends la plume. Les écrits restent les paroles s’envolent.

Je suis bien ici. Et pourtant si on m’avait dit un jour que je finirais mes jours dans une maison de retraite…Je prends le temps. Il m’est désormais compté, je le distille, je le savoure. Evidemment, c’est plein de vieux…j’ai un peu de mal avec les soupes aux légumes et les purées pas salées mais bon j’ai fait copine avec le cuisinier et de temps en temps, j’ai le droit à un petit supplément…Faut savoir se débrouiller dans la vie. 

Me voici arrivée, ma chérie, aux rives du soir de ma vie. Elles sont plus douces que j’aurais pu l’imaginer. Je vis désormais dans des nuances de doré et d’orangé. Mon soleil se couche, il m’a bien donné. Tu sais, ma chérie j’ai eu une vie compliquée. J’ai toujours cru que le monde m’appartenait, un peu comme toi. Sauf que toi, tu es partie l’arpenter et que moi,  j’ai essayé de le dompter. Ne sois pas cruelle, comprends moi. J’ai eu un caractère difficile, j’ai été une mère exigeante mais je voulais le meilleur pour toi. Ce que je n’ai pas compris c’est que ta vie, c’est toi qui en décidais.  Ton père a été un bon mari, un bon père aussi. Il est parti trop vite. Nous ne devions pas vieillir ensemble. Souvent je pense à lui et à ce que le poète appelle nos jeunes années. Je me souviens de toi bébé, de tes joues roses et rebondies, de tes espiègleries. Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée avec l’amour de mon mari (dont tu es le fruit) et puis tous ces amis qui ont jalonné ma vie. Certains sont déjà là-haut dans ce ciel que  je pressens paisible et accueillant . Je n’ai pas peur de mourir mais j’ai peur d'une vie sans tes baisers. Sois heureuse ma fille. Donne, n’aie pas peur de l’amour, il est Tout. J’ai mis bien des années à le comprendre. Je veux partir dans son ivresse.

 

Voilà, ma chérie, cette lettre n’est pas un adieu. Elle  est une main ouverte, ridée et fanée certes mais qui a compris que si le temps file entre les doigts l’amour lui reste. Ni prisonnier, ni geôlier. Il est.

Je t’embrasse ainsi que ton mari et mes adorables petits-enfants.

Ta maman qui t’aime

PS: je te joins cette jolie carte pour ta fête !

 

 

par Bérangère publié dans : Blanche
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