
On the road again
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Hier soir vers 22 heures, alors que j’étais tranquille à regarder un gentil petit film « Nos enfants chéris », coup de fil. Vu l’heure ce devait être la France. Bingo !
- c’est moi ! Inutile que moi décline son identité, sa voix est enregistrée dans mon cerveau, section amour, sous section kess kil va encore me demander. Bref, moi, c’est le fils, le grand, vu que le petit dort dans la pièce d’à côté les poings fermés, les bras en croix…
- Bonjour ma puce (1.82 m, 68 kg) ça va ? je te rappelle. Pour ne pas grever sa note de tel, je le rappelle toujours.
- Bon voilà, j’ai un petit service à te demander…ça commence fort. Le petit service, c’est un gros chèque ou une réponse 45 s chrono à ses problèmes de coeur avec la belle J. ?
- J’ai trouvé un stage mais le mec veut un CV et je sais plus où je les ai rangés mes CV…vu le B. de son studio, pas étonnant. Une feuille A4 dans 18 M 2 c’est quand plus facile à trouver qu’une aiguille dans un tas de linge sale…
- Euh oui, pas de problème, j’ai ça dans mon ordi ? Parce que moi sa mère, un dossier dans la grosse mémoire de mon laptop, je le retrouve en un tour de clic !
- Tu peux me l’envoyer tout de suite ? c’est super urgent ! Le mec attend ! Puis bon tu vois, t’actualises, tu fais un truc chiadé, t’es douée pour ça…Oh l’infâme il sait toucher là où ça fait du bien…
Vous auriez-vous fait quoi, vous? Finir le film tranquillement puis au dodo pensant que le CV peut bien attendre…Ben pas moi ! J’ai mis le film sur pause, (juste sur la scène où Julien Boisselier embrasse une fille, mmmm !) Puis j’ai ouvert le CV et j’ai rafraîchi, reformaté, relooké. Bref je lui ai fais un CV de folie, un CV qui déchire sa race…. Un CV tellement Top qu’il n’aura même pas besoin de se pointer à l’entretien. Le mec comprendra qu’il est tombé sur la perle rare (MON fils.)
Cette anecdote de la vie ordinaire d’une femme ordinaire m’enseigne quoi ? Que je suis incorrigible, que j’aurais dû l’envoyer bouler, qu’il est assez grand pour le faire tout seul son CV. Que même si j’ai tout lu Dolto, y’a des passages que j’ai zappé. Inconsciemment consciente. Que je ne sais pas lui dire non, que j’étais aussi un peu fière qu’il me demande de l’aider même si c’est en me caressant dans le sens du poil. Que c’est « mon fils, ma bataille » Balavoine, si tu nous écoutes ! Bref que je l’aime et l’aimerai toujours même s’il devait tuer mère et mère, ça serait juste un petit plus compliqué…
Puis j’ai terminé le film et à la fin j’ai pleuré souri en écoutant Higelin
Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, fais ce que tu dois faire sans moi
Quoiqu’il arrive, je serai toujours avec toi…
Je ne sais plus où j'en suis ni qui je suis. Dans trois semaines, je vais quitter une vie, une ville où j'ai vécu cinq ans. Je vais partir ailleurs. A la fois, impatiente et fatiguée.
Cela fait bientôt une semaine que je nage en eaux troubles, que j'essaie de garder la tête hors de l'eau mais ce soir, je n'en peux plus. Envie de l'ivresse des grands fonds. Envie de laisser couler. En ce moment, ma vie n'est qu'un tissu d'impatience, un cloaque de pensées noires et vaseuses. Et pourtant je sais que demain is another day. Que demain le soleil à nouveau va briller. Je le sais mais je ne peux m'empêcher de dériver, de délirer. Je viens gueuler ici. Crier en silence. Je crie face à cet écran qui déchire la nuit. Je viens ici tenter de retrouver un peu de paix. Ma mère est en train de se laisser mourir et je ne peux rien faire sinon que me flageller. Et souffrir de cette fin triste, arrachée à la vie. Je culpabilise d'être loin, si loin du corps et du coeur. Je suis à des années lumière d'elle. La culpabilité est mon meilleur moteur de recherche. Je suis abonnée à la culpabilité. Pas assez bonne fille, pas assez bonne mère. Je culpabilise puis après la tempête, je culpabilise d'avoir culpabiliser, ma vie est formidable.
Quand vraiment ça va mal, je fais l'huitre, je me ferme. Je m'envase un jour, deux, trois. De moins en moins souvent c'est vrai. Car j'ai appris. Je n'ai pas terrassé la bête, je l'ai domptée. Une petite victoire, il y en aura d'autres. Depuis peu quelqu'un m'aide mais je suis tellement en ébullition que je n'arrive plus à me poser trente secondes, le temps d'une prière. Avec Dieu, je ne me sens jamais moche, jamais coupable. Et pour ma mère, je prie avec lui comme un enfant à côté de son Père. Je ne doute ni me m'essouffle mais je voudrais l'aider à ne pas s'éteindre en moi. Je brasse tellement d'air.
ça m'a pris cette nuit, une nuit d'insomnie...quoi ? Déménager mon ancien blog !
J'ai décidé qu'il me fallait de l'espace, du clair, du neuf. J'ai pris un carton, entassé quelques textes et photos et je me suis tirée. J'ai erré dans la sphère. Je suis passée par ici, j'ai vu de la lumière, je suis entrée. Comme y' avait personne j'ai squatté, même pas payer de loyer. J'ai cloué le même cadre au mur histoire d'avoir un repère.
Vous ne trouvez pas que ça sent le plâtre, l'odeur des maisons neuves ? Pourquoi j'ai quitté mon cinq pièces ? trop grand, plus chez moi. En ouvrant ce blog, j'avais arrosé tous azymuts. Venez voir, venez lire et je me suis pris à mon propre jeu. Je me suis mis à raconter un peu plus de ma vie et, ce qui devait être un quotidien grand public (soyons modeste) est devenu un journal. Un cahier où je consigne. Seulement je m'auto-censurais sachant que le beau-frère, la nièce, la cousine ou d'autres dont, finalement, l'estime m'importe peu pouvaient passer par là.
Je n'ai pas envie d'anonymat mais d'intimité. Une chambre avec vue.
Ma chérie,
Je profite d’être confortablement installée pour t’écrire. Je sais que tu me reproches de ne pas répondre au téléphone mais le plus souvent il est posé hors de ma portée. Aujourd'hui, je prends la plume. Les écrits restent les paroles s’envolent.
Je suis bien ici. Et pourtant si on m’avait dit un jour que je finirais mes jours dans une maison de retraite…Je prends le temps. Il m’est désormais compté, je le distille, je le savoure. Evidemment, c’est plein de vieux…j’ai un peu de mal avec les soupes aux légumes et les purées pas salées mais bon j’ai fait copine avec le cuisinier et de temps en temps, j’ai le droit à un petit supplément…Faut savoir se débrouiller dans la vie.
Me voici arrivée, ma chérie, aux rives du soir de ma vie. Elles sont plus douces que j’aurais pu l’imaginer. Je vis désormais dans des nuances de doré et d’orangé. Mon soleil se couche, il m’a bien donné. Tu sais, ma chérie j’ai eu une vie compliquée. J’ai toujours cru que le monde m’appartenait, un peu comme toi. Sauf que toi, tu es partie l’arpenter et que moi, j’ai essayé de le dompter. Ne sois pas cruelle, comprends moi. J’ai eu un caractère difficile, j’ai été une mère exigeante mais je voulais le meilleur pour toi. Ce que je n’ai pas compris c’est que ta vie, c’est toi qui en décidais. Ton père a été un bon mari, un bon père aussi. Il est parti trop vite. Nous ne devions pas vieillir ensemble. Souvent je pense à lui et à ce que le poète appelle nos jeunes années. Je me souviens de toi bébé, de tes joues roses et rebondies, de tes espiègleries. Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée avec l’amour de mon mari (dont tu es le fruit) et puis tous ces amis qui ont jalonné ma vie. Certains sont déjà là-haut dans ce ciel que je pressens paisible et accueillant . Je n’ai pas peur de mourir mais j’ai peur d'une vie sans tes baisers. Sois heureuse ma fille. Donne, n’aie pas peur de l’amour, il est Tout. J’ai mis bien des années à le comprendre. Je veux partir dans son ivresse.
Voilà, ma chérie, cette lettre n’est pas un adieu. Elle est une main ouverte, ridée et fanée certes mais qui a compris que si le temps file entre les doigts l’amour lui reste. Ni prisonnier, ni geôlier. Il est.
Je t’embrasse ainsi que ton mari et mes adorables petits-enfants.
Ta maman qui t’aime
PS: je te joins cette jolie carte pour ta fête !

La Terre a encore tremblé à Java dans la nuit de samedi à dimanche emportant dans leur sommeil plus de 5700 personnes. Hommes, femmes, enfants ensevelis sous les décombres de leur maison. Et le Mérapi qui devient de plus en plus menaçant. Ces catastrophes rappellent que nous ne sommes que les hôtes de la Terre, de passage et soumis à sa loi. Elle nous fait vivre mais peut aussi reprendre nos vies en quelques minutes. Il n'existe rien de plus imprévisible qu'un tremblement de terre, il surprend en pleine nuit, au milieu du jour, en plein bohneur. C'est un malheur infligé et subi sans que l'on puisse accuser qui que ce soit. Il n'y a ni ennemi, ni vainqueur ni vaincu. Seulement un état d'urgence physique et moral. Et je ne peux m'empêcher de penser à ma mort et celle des miens si le tsunami avait frappé la nuit.
Ma mère, aussi, subit des bouleversements, la maladie, la dépendance. Elle ne s’est pas préparée à vieillir se croyant dans la toute puissance. Depuis plusieurs années, elle s'est installée dans une paranoïa, le vol, la méfiance. Je m'aperçois que je connais peu son histoire. Son attitude d'hier et d'aujourd'hui reflète peut-être un traumatisme de l'enfance. Je ne lui en veux pas mais nous avons tous la possibilité si pas la volonté de vivre mieux et de nous libérer des ombres du passé. J’ai le cœur meurtri de l’entendre souffrir mais personne ne pourra jamais calmer ce feu qui la ronge. Elle seule peut l'éteindre. La seule chose que je lui souhaite c’est de trouver la paix, celle du dedans. Et si son attitude devait être la signature d'une quelconque maladie sénile. Je prie pour que la fin de sa vie ne se transforme pas en enfer.
L’air, la bouffée de mots frais cueillis dimanche matin. A peine réveillée, j’ai reçu en plein cœur, le bouquet de rires de ma fille « Bonne fête maman ! » et puis le cadeau de mon fils, emballé dans du papier de soie, deux jolis bracelets « Cémoikilafé .» Et un coup de téléphone de mon autre fils, le grand, celui avec qui je me suis tant déchirée et chez qui je découvre un apaisement, un chemin. J’ai accepté avec spontanéité et gaieté leur bonheur, celui de me faire plaisir. Et si un jour, ils m'oublient je ne leur en voudrai pas car il y avait dans ce que j’ai reçu dimanche de la joie pour des mois et des années. J'ai insufflé un peu de cet amour à ma mère pour alléger son coeur. Don et partage.
Bracelet "Cémoikilafé"
Yann Andréa, le dernier compagnon de Marguerite Duras a écrit "Dieu commence chaque matin"
Le couple Andréa/Duras fut chaotique, écorché, sans cesse à se déchirer et à se chercher dans l'amour. Ils vivaient dans l'absolu de l'Autre. Deux intellectuels extrémistes, polémistes d'eux-mêmes, en quête d'un amour surhumain qu'ils voulaient divin. Ils étanchaient jusqu'à l'ivresse leur soif de l'autre, s'enivraient et tombaient dans la lie. Et le lendemain, le soleil se levait. Again.
Il écrit ceci Yann Andréa:
(...) Vous êtes l'enfant de Dieu.
Et souvent, on ne le sait pas. Et souvent, on ignore tout de Dieu, de l'amour, de la joie. Souvent, on ne sait rien. Souvent, on ne veut rien savoir. Souvent, on se croit abandonné; on ne croit plus en rien. (...)
On fait le mal, faute de mieux, pour occuper le temps, le désarroi de la vie. Parfois, on est tellement désaccordé avec soi et avec les autres dans le monde, qu'on se laisse aller à faire du mal et ainsi la souffrance augmente. Et on sait de moins en moins faire le sourire de l'enfant pour soi, pour les autres, pour Mozart, pour la lumière du jour. On ne sait plus comment faire et on devient méchant et on se met à maudire Dieu. Et on se met à haïr. On se met en colère.
Voilà ce qui arrive.
On devient bête. (...)
On ne nous demande pas d'être des héros, des saints, des maris, des soeurs, des enfants à longueur de temps épatants, dans une sorte d'idéal qui n'existe pas, de modèles toujours à la traîne. Personne ne nous demande ça. Pas nous, non plus. Il faut cesser avec ça. Nous demandons simplement la vérité. Voir vraiment, manger vraiment, dormir vraiment, Autrement dit: Aimer vraiment.
Faire l'amour de Dieu, par lui, pour nous, dans cette vie ici.
Et ainsi de la joie.
Et ainsi de sourire absolument.
Et ainsi faire Dieu dans ce présent de nous à lui-même.
Il faut cesser de répéter de dire que c'est difficile, que c'est impossible, que tout est raté, que Dieu est on ne sait pas où. Il faut cesser de se lamenter, il faut devenir de plus en plus intelligent. C'est tout. (...)
Intelligent dans le soin apporté à chaque personne, sans relâche, dans l'assistance à l'autre, par soi et ainsi pour nous. (...)
Et ainsi que chaque personne soit une personne jusqu'au dernier jour de la vie ici entière. Et ainsi se traiter bien comme Dieu nous aime, comme Jésus est venu nous le redire avec l'éclat de son innocence. Et ainsi nous aimer dans l'intelligence de nous par Dieu.
Et faisons tout cela sans presque le savoir, sans programme, sans projet, sans souci, dans le plus grand souci d'un amour bon et juste et accordé par Dieu."
J’achète toujours mes cigarettes chez Rajiv, buraliste, papetier, marchand de bonbons. Il est indien, d’origine tamoule, ses dents très blanches éclairent son visage très sombre. Il parle anglais en roulant les « R.» Même pour dire oui il hoche la tête de droite à gauche. Quand il sourit une lumière l’illumine de l’intérieur. Je ne connais pas de sourires plus radieux que celui des Indiens, une éclaircie dans un ciel de mousson.
Chez Rajiv, ça sent le jasmin, l’encens, la colle blanche, le papier et le riz. Sa femme le prépare dans l’arrière boutique. Assis en tailleur, ils mangent sur de grandes feuilles de bananier avec du chili et une purée de lentilles. J’aime bien Rajiv, ses bagues et ses dents en or lui donnent l’air d’un Maradjah. Sa femme est toujours coiffée d’une longue tresse noire qui coule le long de son sari. Quand elle me tend le paquet de Marlboro Lights, ses bracelets tintent et sourient. Au milieu du front entre les deux yeux, une pastille rouge colorée et quelques grains de riz, souvenirs de la bénédiction du matin, au temple. Les Indiens sont très dévots et un peu superstitieux. Derrière le comptoir, trônent Laksmi, déesse du commerce et Ganesh, dieu de la bonne fortune. Ils sont parés comme il se doit, colliers de fleurs fraîches et lampes à huile.
Mon plus grand privilège, être la première cliente, mon billet portera chance pour la journée. Rajiv s’en servira comme d’un encensoir pour toucher les articles du présentoir. Un petit coup de billet sur les Mentos, un petit coup sur les journaux et les rouleaux de scotch. Sa femme clôturera la cérémonie en allumant une pleine poignée d’encens dont la fumée âcre enveloppera Ganesh et Laksmi à peine réveillés. Puis leurs filles partiront pour l’école, impeccables dans leurs uniformes blancs accentuant le noir des yeux, la seule petite coquetterie, les cheveux tirés vers l’arrière parfumés à l’huile de coco.
Je traîne dans la boutique, l’air déjà chaud brassé par un grand ventilateur me cloue sur place. Rien à faire, rien à dire, juste à respirer, à regarder. 
Je suis au Viêt-Nam depuis vendredi.
A chaque voyage, je retrouve Hanoi avec la même émotion. Le bruit, la foule, les parfums, les rues étroites où pour trois Dôngs, assise sur un tabouret minuscule, j’avale un bol de nouilles fumant. Je reprends possession de la ville.
Je regarde les gens, je saisis leur histoire. Les visages me sont familiers, nous ne nous sommes jamais vus. Je reconnais la vieille femme en noir, accroupie sur le seuil de sa porte, elle s'évente en clignant des yeux. J’accompagne la jeune fille sur son vélo, elle part à l’école, fière et droite, une main sur le guidon, l’autre sur le chapeau, ses livres sur le porte-bagages. Je souris aux retraités, assis sur les bancs des berges du lac Ho Kiem, ils jouent aux cartes et me saluent en levant leur béret. Sans bouger j’aide une femme, elle peine sous le poids de sa palanche. Sur les plateaux, des oranges vertes, des liserons d’eau. Elle ne marche pas, elle sautille. Je m’assois sous le bananier de la cour pavée du Temple Van Mieu. Et je me souviens de Lise. Frimousse aux yeux bridés, bouche cerise. Plus tard, Thomas, bouille ronde, cheveux noirs, mèches rebelles. Je les sens contre moi.
Je vis la même chose à Lille. Je suis fébrile. Il y a quelque chose de maternel dans ces retrouvailles. J'ai grandi à Lille, mon aîné y est né, les petits sont d’Hanoi. Il est là le secret de tant de troubles. Ces villes sont des berceaux. J’y puise odeurs et douceur. Ce sont les villes de l’aube. Elles sont promesses. Y revenir, c’est retrouver la joie de la caresse. Ce souffle anodin qui pousse la journée vers demain.

photo: Stéphanie Lacombe
En 1989, alors que j’habitais aux Etats-Unis, mon père m'a attendu pour partir. J'avais 32 ans, il en avait 60, et son décès tenait plus de l'accident que de la mort. Il était malade, il est mort. Je l'ai vu rongé par la maladie point par la vieillesse. Aujourd'hui, j'ai 48 ans, ma mère 78 et je la vois rongée par la maladie et par la vieillesse. Et je suis loin et je suis seule. Pas de soeur, pas de frère avec qui partager. Même si Maman est très entourée, je culpabilise de ne pas être à son chevet. Je souffre aussi de la voir immobilisée et dépendante.
Quand je suis rentrée en France cet hiver, j'ai compris que Maman était devenue une vieille dame, à la fois dodue et maigre, à la peau tavelée et aux mains déformées. Elle était perdue dans son lit comme une île au milieu de l'océan. Le premier jour après son opération, l'aide soignante m'a demandée si je pouvais lui donner à manger. Prise de cours j'ai accepté. J'ai alors réalisé que nous sortions du cadre et de l'ordre des choses car ce sont les parents qui nourrissent les enfants pas le contraire. Elle ouvrait la bouche comme un oisillon attend sa becquée et je me sentais gauche, mal à l'aise. Je sentais une boule qui gonflait dans ma gorge, j'étais déchirée entre le rejet et la douceur. La prendre dans mes bras et pleurer ou la gifler et lui dire "Tu n'as pas le droit, pas le droit de vieillir, de devenir si petite, si vulnérable, c'est toi la mère pas moi." Notre relation a toujours été tendue, conflictuelle. Elle a toujours vu en moi SA fille unique et chérie. Dans cet environnement à la fois vaste et étroit, il m'a fallu imposer mes choix, ma vie. Mais aujourd'hui je voudrais qu'elle puisse être encore la femme forte et têtue et qu'elle parte en claquant la porte, sans rappels ni prolongations douloureuses. Tombée de rideau.
Je voudrais pouvoir la garder belle dans ma mémoire et ne pas l'entendre souffrir car je n'ai pas de réponse à apporter à sa souffrance. Et qu'il m'est difficile de lui prendre la main pour la consoler comme on console un enfant. Pudeur, gêne. Petite fille je me souviens de nos câlins, charnels maternels, ils m'ont aidée à grandir. Pour ma mère j'ai de l'amour pas de tendresse. Elle m'énerve, m'horripile quelquefois, me fait souvent rire aux éclats mais ne m'émeut pas. Suis-je un monstre pour ne pas éprouver de tendresse pour ma mère ? Non je ne le crois pas. Je ne supporte pas de la voir vieille ridée et de m’apercevoir dans le miroir…
Aujourd'hui elle est clouée au lit. J'espère qu'elle pourra remarcher rapidement et sa maison redevenir un lieu de vie pas une salle d'attente.
Lu dans la Bible: "Ecoutez votre père qui vous a donné la vie, ne méprisez pas votre mère lorsqu'elle sera dans la vieillesse." A méditer!